texte Spagna & Caretto – cap

L’exposition au CAP est véritablement une exposition de sculpture en ce qu’elle relève d’une réflexion sur la forme, son origine, son évolution et ses métamorphoses, ainsi que sur la relation entre forme et matière, de la même manière qu’on peut s’interroger sur les relations entre forme et contenu, signifiant et signifié.

Pendant la période de résidence à Moly-Sabata (Sablons) et les nombreuses opérations de reconnaissance sur le territoire, nous avons essayé d’entrer en relation avec le système de forces (naturelles et entropiques) qui façonne le paysage rhodanien, modifiant ainsi notre point de vue tant à l’échelle du paysage qu’à celle de chaque objet.
En expérimentant diversement le fleuve (parcours à pieds, récolte de matériaux transportés par le fleuve, voyage sur une péniche de transport de marchandises, rencontres avec les riverains, recherches bibliographiques et archivistiques,etc), nous avons tenté de retrouver et de suivre les flux de matière et d’énergie ayant traversé et traversant encore ce territoire. Nous avons tout particulièrement cherché à percevoir leurs corrélations et leurs caractères formels (Quelle position et quel rôle assumer en tant qu’artistes, à l’intérieur de ce champ morphogénétique spécifique?)

Dans les zones prises en compte, entre Lyon et Valence, ces interactions entre forme et matière ou, pour être plus précis, entre matériaux et forces, sont particulièrement évidentes et se révèlent à plusieurs niveaux : la transformation de la morphologie du fleuve, la simplification de sa forme vers une rectification de son cours, coïncident effectivement avec la banalisation de son écosystème, avec d’importants changements économiques et sociétaux, ainsi que dans les modes de relations que les habitants entretiennent avec le fleuve.

Les aménageurs du Rhône ont tenté de reproduire un habitat naturel en donnant des formes courbes à la berge ouest du fleuve (Vieux Rhône), en recréant l’aspect des lônes et petites îles, mais il s’agit en effet d’une intervention de surface. Ils ont recréé, après moult efforts et études, de vraies oasis naturalistes qui, tout en constituant un refuge pour de nombreuses espèces animales, ne pourront jamais plus recréer la complexité d’un vrai écosystème fluvial naturel.

Cet effet de « pellicule de sauvagerie » est à notre avis conforme aux propositions actuelles de réconciliation avec le fleuve, essentiellement considéré comme zone de loisirs. Les institutions publiques encouragent la population à se « réapproprier » le fleuve (renouveau des fêtes du Rhône, projets touristiques, actions culturelles, etc.) mais les adeptes du canoë kayak le week-end ne pourront jamais acquérir une connaissance du fleuve comparable à celle qu’un riverain a développée depuis plusieurs décennies.
L’exposition On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve au CAP de Saint-Fons peut être considérée comme une seule grande installation composée d’une constellation d’éléments liés les uns aux autres.

Les oeuvres exposées sont le résultat d’une succession d’expérimentations que nous avons faites sur divers matériaux, naturels et synthétiques (plomb, paraffine, terre crue), susceptibles de transformations réversibles. Tous ces travaux, tels la série des branches rectifiées, le long tube en terre crue ou le mur de bois flotté, ne constituent pas des oeuvres finies mais plutôt des formes temporairement figées au sein d’un processus en devenir.

La plupart des matériaux utilisés provient de nos collectes sur la rive du fleuve, tandis que d’autres, comme la terre crue, le plomb, le plastique, sont en rapport direct avec la vie et l’histoire, passées et actuelles, de ce territoire.

Être galet est une oeuvre constituée d’un assemblage d’objets trouvés sur les rives du fleuve lors de nos excusions. A première vue, il s’agit de la reconstitution d’une section du lit d’un torrent à l’aide de galets arrondis caractéristiques du fleuve. Il s’agit en réalité de fragments de matériaux artificiels (mousse de polyuréthane, siporex, polystyrène, etc.) qui, une fois transportés et remodélés par le fleuve, se confondent avec de vrais cailloux. Quand bien même leur matériau d’origine serait fondamentalement différent de celui d’un galet, les forces d’érosion s’exerçant sur leur surface les ont assimilés au milieu fluvial ; ils n’apparaissent pas comme un corps étranger, mais comme un nouvel élément faisant partie intégrante d’un système naturel modifié.

L’oeuvre Peau de castor est un patchwork réalisé en caoutchouc naturel à partir d’empreintes de dents que des castors ont laissées sur un tronc d’arbre abattu sur la rive du Rhône. Telles des gouges, les dents des castors pénètrent le bois et en modèlent complétement la surface, une action qui nous apparaît comme un véritable acte sculptural. De ce long travail d’excavation il ne reste qu’une texture de surface, la forme des dents, imprimée sur une “peau” privée de corps.
Les pièces en paraffine issues de la performance « Sept questions au fleuve » relèvent bien elles aussi d’une recherche formelle. Il s’agit d’empreintes sans moule, ou, plus exactement, d’empreintes modelées par le flux, un moule fugace et insaisissable, dont la substance est en constante métamorphose.

Ce « moule » peut être considéré comme une simple matérialisation des forces en tension à la surface de l’eau. Mais nous y avons rajouté la dimension rituelle d’une performance divinatoire qui est une autre tentative d’explorer la relation entre forme et substance, d’interroger la capacité des formes à contenir un message à déchiffrer. C’est ainsi que de ce point du vue nous prenons en compte la détermination des formes, jamais neutres. On peut aussi interpréter ce rituel de céromancie comme une tentative, peut-être vouée à l’échec, de communiquer ce que nous n’arrivons pas à comprendre. Mais tant mieux si une même forme ou action peut prendre plusieurs significations.

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