Texte de Yuri Leiderman

les braves gars de lianchanbo sont là…
Yuri Leiderman
Car voilà ce qu’il advient parfois : ils n’ont encore touché à rien
et voilà qu’ils déboulent déjà avec une pancarte « concept », comme ce clown.I. Quand Valérie1 m’a téléphoné pour me proposer d’être co-commissaire d’un projet à venir et notamment de participer au choix des artistes, j’ai évidemment accepté avec joie, mais j’ai aussitôt ajouté qu’avant d’inviter les artistes, il nous fallait élaborer le concept global de l’événement. « Eh bien, va pour le concept… », acquiesça Valérie1 sans grand enthousiasme. C’est sur ces mots que notre première conversation sur le sujet s’acheva.
Pendant une semaine, ou presque, j’ai réfléchi sur le « concept » jusqu’à ce que, une nuit, une idée absolument claire me vienne à l’esprit : « Au diable le concept ! À quoi pourra-t-il bien nous servir ?! Tu es quoi, un jeune commissaire progressiste ? Un artiste démangé par l’engagement social ? Un théoricien de la culture, un activiste, un instigateur d’initiatives institutionnelles ou… comment se nomment-ils encore ? Imaginons les choses plus simplement. Il te faut quatre personnes tout à fait concrètes, que tu estimes beaucoup en tant qu’artiste, que tu aimes et apprécies. Elles doivent être différentes mais tu dois pouvoir sentir une certaine parenté entre elles, un intérêt réciproque et la possibilité d’une charmante aventure commune. »
Après avoir pris clairement conscience de tout cela, presque en un instant, en quelque trente secondes, quatre noms me sont venus clairement à l’esprit : Tomo, Bill, Manfred, Oleg2. Sans aucune hésitation, sans aucun calcul du genre : « Si celui-là ne peut pas, peut-être que celui-ci pourra… », mais au contraire avec une indestructible évidence, comme lorsque l’on compose un poème et que quatre lignes tombent pile, en rime et en mesure. Je ressens véritablement la liste de ces quatre noms comme un poème, peut-être le meilleur que j’aie jamais écrit, et j’espère que cela ne paraîtra pas cynique.
Quelques mois plus tard, Bill m’envoie une photo sur laquelle, revêtu d’une tunique chinoise, il s’exerce au tai-chi. Son allure m’a rappelé les personnages du roman classique chinois, Au bord de l’eau3 : le roman culte pour l’école conceptuelle de Moscou. Justement à cette époque, je regardais tous les soirs une adaptation cinématographique contemporaine chinoise de cette gigantesque épopée, quelque chose comme cinquante épisodes. Dans ce roman (je simplifie) sont décrites les aventures « d’honnêtes bandits » – réincarnations d’esprits célestes – qui finalement se rassemblent tous sur la montagne Lianchanbo pour « que règne la justice » et de manière à se battre contre les fonctionnaires corrompus. Les péripéties se déroulent comme entre deux pôles, celui de la non-reconnaissance absolue et celui de la reconnaissance absolue. La non-reconnaissance, c’est quand les personnages, qui ont entendu parler les uns des autres sans jamais se croiser, commencent, lors d’une rencontre fortuite, à se combattre ou, pire encore, s’empoisonnent mutuellement afin de pouvoir s’utiliser pour farcir des petits pains ukrainiens à la viande humaine. Sauf qu’ils ne vont jamais jusque-là parce qu’au dernier moment l’un d’eux devine malgré tout : « Ne seriez-vous pas par hasard M. Un tel ?! Voilà que, véritablement, comme il est dit dans le proverbe “A des yeux et ne voit pas la montagne Taï shan !” Ô mon frère aîné ! »Après cette expression du respect chinois, ils tombent à genoux l’un devant l’autre, commencent alors de nombreuses révérences. À peu près comme dans notre performance commune, il y a cinq ans, à Moscou, quand Bill tombait à genoux devant le public en obéissant à la répétition des mots tak (alors) et itak (ainsi) ; les seuls mots que je lui ai appris à reconnaître dans la masse, pour lui incompréhensible, du texte russe.
Dans Au bord de l’eau3, il y a, à l’inverse, des moments de reconnaissance absolue, quand les bandits partent à la conquête d’une quelconque petite ville, y pénètrent déguisés et tout à coup surgissent tous ensemble des différents coins de la place du marché en criant à l’unisson : « Les braves gars de Lianchanbo sont là ! Les braves gars de Lianchanbo sont là ! » C’est quelque chose comme cela que je marmonnais tout le temps en me réjouissant de la perspective de voir apparaître Tomo, Bill et Manfred à Valence. Je disposais tout de même d’un argument rationnel pour justifier précisément le choix de ces complices : impossible avec eux de prévoir le travail qu’ils proposeront la fois prochaine, ni le procédé de lutte auquel ils pourront recourir. Place du marché et imparable assaut.Et puis nous avons séjourné à Valence. Nous y avons été déguisés, nous y avons servi le public de la manière la plus servile possible, nous inclinant devant lui : « Ô notre frère aîné ! Ô notre frère aîné ! Comme il est dit, a des yeux et ne voit pas lamontagne Taï shan, et ne voit pas la montagne Concept ! » Néanmoins, c’est plutôt un prélude, tout commence seulement à recevoir ces « entrées » entre la reconnaissance et la non-reconnaissance. C’est pourquoi il m’a paru judicieux de faire précéder ce chapitre par un I, et d’attendre les propositions. Peut-être, sans doute, que cette envie initiale du concept retentira d’une manière ou d’une autre dans mon propre travail. Je ne sais encore ni quoi ni comment, mais j’ai devant les yeux l’hallucination suivante : une porte close avec une grande vitre semi-opaque. À travers cette vitre, les spectateurs parviennent tout de même à distinguer une pièce au centre de laquelle est installé un grand plat de riz sur un tabouret. Un inconnu, à genoux et penché en avant des heures entières, vomit quelque chose de rouge dans le riz blanc. Il y a deux pancartes sur cette porte, inscrites au pochoir sur la vitre, comme dans les établissements officiels. Sur l’une, il est écrit « LA MORT DE LÉNINE » et sur l’autre le mot « CONCEPT ».Peut-être qu’inconsciemment, je veux dire le contraire , qui ressemblerait à l’impératif du slogan révolutionnaire : « À MORT LE CONCEPT ! Lénine » À propos, la dernière fois que j’ai vu Bill en France, il m’a montré un manuel de tai-chi. Dans ce livre, sur les nombreuses photos qui illustrent l’exécution de tel ou tel enchaînement, il y a deux personnages. L’un est en costume traditionnel chinois, tel « un brave gars de Lianchanbo », alors que l’autre, petit et chauve, porte un complet trois-pièces et une cravate, rappelant terriblement Lénine. Lénine parmi « les braves gars de Lianchanbo » ?! Et pourquoi pas, lui aussi était un « honnête bandit » et les concepts le faisaient aussi vomir.
II. La présence imaginaire et hallucinatoire de Lénine ou bien celle, par exemple, de moudjahidines afghans, de serpents, de partisans, de serviteurs africains d’opérette parmi les protagonistes d’Au bord de l’eau ne doit pas nous troubler. Contrairement à ceux du roman européen classique, il ne s’agit pas dans celui-là de personnages mais d’esprits jetés de quelque part en haut, de forces pour l’instant contenues. Selon les chercheurs, leur origine typologique remonte aux divinités anciennes, populaires, zoomorphes, à la différence près que leur bec et leurs griffes deviennent ici les ornements de cafetans brodés, les noeuds des serre-tête, la pointe carnassière repliée des bottes. C’est de cette façon que je voudrais percevoir les participants de notre projet : il ne s’agit pas d’artistes mais, ce qui est nettement plus intéressant, de certaines circonstances en cours de déploiement, de forces qui, étant en contact « ici », sont en même temps dirigées vers un « nulle part ». Surtout si on se souvient que dans la tradition chrétienne, les forces ont aussi une fonction céleste particulière au sein de la hiérarchie angélique. Je crois qu’ils sont un peu au-dessus des anges et un peu en dessous des archanges. Un peu au-dessus des artistes et un peu en dessous des commissaires et des instigateurs d’initiatives institutionnelles. On pouvait lire « Que règne la justice » sur le drapeau des bandits de Lianchanbo. De quelle justice pouvons-nous parler dans notre cas ? Probablement d’une justice de contact, de coparticipation et de fidélité réciproque. Sur une des photographies faites à Valence par Manfred, on aperçoit deux petites silhouettes se promenant à l’opposé l’une de l’autre dans le vaste espace situé devant l’usine désaffectée, qui fut fondée au XIXe siècle par le disciple local de Fourier. « Bill balance Tomo », dit la légende sous la photo. Balance entre « les braves gars », la configuration de deux montagnes, la montagne de Lianchanbo où les amis se sont rassemblés pour que règne une « justice » insensée et attirante, et la montagne Tai shan dont il est dit « avoir des yeux mais ne pas voir ». Quant à la montagne Concept, elle reste derrière, abandonnée, négligée, en guise de fond comme un phalanstère.
1. Valérie Cudel, directrice d’art3
2.Tomo Savic-Gekan, Bill Beirne, ManfreDu Schu, Oleg Petrenko.
3. Roman chinois attribué à Shi Nai’an (1296-1370) et révisé par Luo Guanzhong (1330-1400).

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