Passages : texte de Nicolas Feodoroff

PASSAGES
Les œuvres de Rut Blees Luxemburg, Susanne Bürner et Wendelien van Oldenborgh nous proposent selon leurs modalités propres une expérience renouvelée du paysage mental et concret que constitue notre environnement urbain le plus familier. La ville moderne et impersonnelle pour les photographies de Rut Blees Luxemburg, des espaces et des situations les plus quotidiens dans les vidéos de Susanne Bürner ou bien enfin un lieu banal dans un jardin public avec les projections de Wendelien van Oldenborgh.

Empruntant chacune des voies singulières, ces trois artistes nous suggèrent la part d’ombre ou d’indétermination que peuvent receler ces lieux, leur face cachée.
Face cachée paradoxalement par l’excès de lumière dans les photographies nocturnes grand format de Rut Blees Luxemburg, que ce soient de vastes panoramas, des détails anodins ou inattendus, aux confins du public et de l’intime. Le long temps de pose en efface toute présence humaine immédiate et les ombres y sont dévorées par la lumière électrique. Ainsi, contre toute attente, le dispositif apparemment descriptif et les dimensions imposantes des images renforcent l’immatérialité et l’irréalité de ces lieux et en font des quasi-abstractions. Effet accentué par la dimension parfois allégorique et énigmatique des titres.
Autres lieux, autre dispositif : dans sa série Dissolve, Susanne Bürner s’attache à des espaces de transition entre obscurité et lumière artificielle, entre bâti et ce qu’il reste d’élément naturel (végétation, eau…). L’obscurité semble absorber l’unique protagoniste -anonyme- de chaque situation qui, surgissant d’on ne sait où, est littéralement englouti par le noir, aspiré par le fond de l’image : son point de fuite devient son point de disparition et la profondeur perspective, qui devrait rationaliser ces lieux et les rendre tangibles, devient l’instrument paradoxal de leur involution. En outre, ces légers déplacements ou encore le ralenti fortement connoté (évoquant le cinéma de genre via David Lynch) accentuent le caractère énigmatique de l’œuvre.
Dans l’installation de Wendelien van Oldenborgh Stadtluft, qui brouille les distinctions entre fiction et document, l’idée de l’ombre devient plus métaphorique et plus politique : il y a passage d’un régime de visibilité à un autre. Le va et vient incompréhensible entre un extérieur et un intérieur, qui pour être supposé connu n’en est pas moins ici inaccessible, déçoit notre attente d’explication ou de progression. La dispersion des images dans l’installation invite ainsi le spectateur à reconstituer son propre montage. Nous n’apprenons rien de précis sur la situation, mais la mise en relation des images désigne cet espace apparemment pauvre et sans intérêt comme fabrique inattendue des corps, des représentations et des comportements sociaux.
Dans ces œuvres, subrepticement, s’installe une durée qui fait sourdre un flottement et un malaise. Durée à l’opposé de la rapidité des temps médiatiques avides de lisibilité et de vitesse. Durée étirée de la photographie chez Rut Blees Luxemburg qui par son étirement même fait disparaître toute trace humaine directe ; étirement d’un temps suspendu par la non résolution narrative des situations qui à peine ébauchées se « dissolvent » et reviennent inlassablement par la mise en boucle chez Susanne Bürner ; étirement de la durée chez Wendelien van Oldenborgh qui d’une situation banale tire une série de films dont elle retravaille des fragments présentés en projection diapo et où demeurent les temps morts mais d’où émergent des micro-gestes, où la narration y est à chaque fois convoquée mais reste obstinément reportée ou fragmentaire.
Transgression des formes, retournement des moyens d’expression : où la photographie, (trop) souvent réduite à la captation d’un instantané en un lieu précis, devient au contraire avec Rut Blees Luxemburg le moyen de montrer la ville générique, sans moment précis ni lieu assignable ; où la vidéo chez Susanne Bürner installe une forme de fixité par la répétition des situations et leur non-évolution ; où la projection en fondu de diapositives de Wendelien van Oldenborgh opère un balancement entre mouvement et fixité, entre analyse et observation.
L’imaginaire poétique qui émane de ces travaux n’empêche pas d’instiller un doute concernant l’évidence des situations, la transparence des lieux ou l’innocence des gestes. Par le déplacement ou le dévoilement, ces œuvres aiguisent le regard sur l’apparente banalité que nous pouvons à notre tour nous approprier, engagent des réflexions que nous pouvons prolonger. Certes une attitude contemplative, mais qui nous ramène à notre propre regard, à la façon dont il se constitue et aux outils qui contribuent à le construire. Nicolas Feodoroff

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