P. Wiedemann & D. Mettler : texte de M. de Brugerolle

I Love You So Much It Hurts Me est le titre d’une installation de Pascale Wiedemann réalisée en 1997. Sa reprise dix ans plus tard, à l’occasion de son exposition à art3, n’est ni de l’ordre du remake ni de la reprise ou de l’autocitation. Il s’agit d’accorder un « deux », « le contraire de un » dirait Erri De Luca, à une œuvre protéiforme qui se développe aujourd’hui à deux voix. Daniel Mettler a rejoint Pascale Wiedemann pour ouvrir de nouvelles perspectives de travail. Le corpus présenté rassemble des seéries de photographies, deux papiers peints muraux creéés pour l’occasion et une installation. L’ensemble constitue un espace de mémoire, qui assemble et recompose des histoires possibles à partir des objets présents et de leur représentation. Une série de photographies donne à voir ces mêmes objets mis en scène. Vêtements féminins brodés, éléments de dînette, pompom géant, chaussures…sont disposés au sol, en monticules ou de façon isolée, comme les restes d’une expérimentation ou les scories d’une fouille archéologique. Pascale Wiedemann apparaît masquée sur les photographies dont elle est le sujet fantomatique. Vêtue d’un collant couleur « chair » et portant un masque blanc aux lèvres peintes en rouges, elle devient le paradigme d’une femme. Photographiée dans une chambre d’hôtel standard, c’est une forme stéréotypée qui s’adapte au mobilier dans lequel elle prend la pose. Elle dispose les éléments d’un repas factice qui mêle le vrai et le faux : une vraie pomme sur la minuscule assiette de porcelaine d’une dînette, couchée sur le lit, elle tient un petit animal de compagnie, assise près d’une fenêtre, elle prend une pose lascive. Mais la pomme est aussi grosse que l’assiette, le petit chien est un jouet en plastique dont la peluche a été retirée, la raideur de la gestuelle figée et le masque ôtent tout érotisme à la scène. Le malaise provient de la conjonction de deux moments : celui de la reconnaissance de formes familières suivi immédiatement du repérage d’anomalies. A la fois un banal qui rassure et une étrangeté qui inquiéte. On pense à  » l’inquiétante étrangeté  » ou  » inquiétante familiarité « , selon la traduction de l’Unheimich énoncé par Freud en 1919 et dont parle Mike Kelley dans son essai Jouer avec des choses mortes (traduction française in Cahiers du MNAM hiver 2005). La distanciation qui accompagne l’adhésion provient de l’évidente mise en scène. Le malaise est accentué par la théâtralisation concerne un univers proche. Celui-ci est féminin mais sans identité propre. Le masque empêche de donner un âge à cette femme. Le coloris des vêtements d’un rose pâle ou orangé passé, évoque une vieille dame, mais la chevelure est châtain. Le regard fixe n’indique pas d’émotion. Les mains, le galbe des seins, les contours des jambes indiquent une jeune femme. Nous en sommes réduits à procéder par déduction, en analysant des indices, comme dans une procédure policière d’enquête sur une scène de crime. Nous devenons témoins, complices et enquêteurs. Ces images sont sidérantes, c’est-à-dire qu’elles agissent comme vecteurs de stupéfaction : mouvement suspendu, temps arrêté. Ce mouvement rejoint celui de la stupeur, de la pétrification. De même que le modèle est devenu simulacre, au sens étymologique de statue, le spectateur devient un pantin, le temps du regard. Cela procéde de notre volonté d’identification avec ce qui est devant nous. Les repères sont les attributs féminins : rouges à lèvres, chaussures rouges vernies, robes. Le personnage sans identité porte des vêtements brodés au gros fil de laine. Le tracé maladroit écrit un prénom, Pascale, un adjectif : Useless (Inutile), sur une robe à pois. Se tenant assise, les mains sur les genoux, dans une posture d’attente sage, ou bien dans l’encadrement d’une porte, les bras ballants comme le Gilles de Watteau, le sujet semble en attente d’un ordre, comme un robot. Tous ces clichés sont des autoportraits à partir d’objets. Un pull tendu sur des avants bras devant un papier peint aux motifs d’oiseaux et de fleurs est exemplaire du processus d’aplanissement, d’affadissement de la personnalité. Comment un être humain peut-il devenir un objet ? Pascale Wiedemann et Daniel Mettler jouent sur l’échelle des choses pour mettre en doute leur réalité. (extrait du texte M. de Brugerolle).

 

Pascale Wiedemann est née en 1966 à Chur, Suisse, elle vit et travaille à Zurich et Berlin.
www.wiedemannmettler.ch
Etudes
Diplôme d’architecture d’intérieur à la Schule für Gestaltung de Zürich Hochschule für Angewandte Kunst de Vienne, section décor et design avec le professeur Carl Auböck
Expositions personnelles (sélection)
2007 Again and again, Galerie Open, Berlin (catalogue)
I Love you so much its hurts me 2 avec Daniel Mettler, art3 2005 Wilder Osten, avec Daniel Mettler, Chur (catalogue) 2004 Heimat, Visarte, Domat/Ems
Persönliche Wersachen, Galaria Fravi, Domat/Ems
2002 Absent, present, Stadttheater, Chur
Balg, Stadtische Galerie Villigen-Schwenningen (catalogue)
Expositions collectives (sélection)
2005 Exposition annuelle, Bündner Kunstmuseum, Chur Landschaften, Stadt Chur
2004 Polka, Stiftung Binz 39, Zürich
Exposition annuelle, Bündner Kunstmuseum, Chur
2003 Der Mondopunkt, Künstlerhaus Bethanien, Berlin
Une maison – une collection, Atelier Cantoisel-Joigny, Joigny Collection Capauliana, Galerie Luciano Fasciati, Chur
Neue Zeichnungen, Galerie Schedler, Zürich
Elaburar, Binz 39, Nairs (catalogue)
Sternstunden, Bündner Kunstmuseum, Chur (catalogue)
Was Fällt ihnen ein?, Stadttheater, Chur
Daniel Mettler est né en 1966 à Chur, Suisse, il vit et travaille à Zürich et Berlin.
Etudes 1995 Diplôme d’architecture ETH, Zürich Semestres avec les professeurs : Kramel, Ruchat, Kollhoff, Scnebli, Campi, Angëlil, Obtention du diplôme avec le professeur Campi 1995 -97 assistant du professeur Campi, ETH Zürich Projet de recherche pour la région de Zürich Diplôme sous la conduite du professeur Campi, ETH Zürich
publications : ST Moritz, Erweiterung des Bäderkomplexes, Zug West, Freizeit-Wohnen – Messe und Spektakel depuis 1995 Architecte Réalisations : Rénovation de la Villa Lotan, Chur (1997) Construction de la maison Wohn Hoharai, Felsberg (1998) Construction de EFH Oberfeld, Felsberg (1998) Rénovation du bureau RRT, Chur
Bourses, séjours 2006 Les Ateliers Internationaux du Frac des Pays de la Loire, Carquefou 2005 Edificio Copan, AFAA /Ville de Paris/ EXO, Sao Paulo, Brésil 2004 Allocation d’installation, Drac Ile-de-France 2003 Sommerakademie, Akademie der Künste, Berlin, Allemagne Résidence de La Galerie, Noisy-le-Sec 2002 La Box, ENSB-A de Bourges Akademie der Künste, Berlin, Allemagne 2000 Fiacre, New York, Etats-Unis Quartier épheémère, Montréal, Canada 1999 Villa Médicis hors les murs, Berlin, Allemagne 1997 Office Franco-Allemand pour la Jeunesse, Berlin, Allemagne

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