Trajectoire
Donner valeur de transcendance à la réalité n’est pas le projet de Kristina Solomoukha, son œuvre est une apnée. Elle entretient un rapport exigu avec l’environnement (sub)urbain, les zones franches, les architectures de béton. Mais dans son travail, il est avant tout question de territoire, plus précisément de « non-lieux », ces espaces anonymes qui se définissent essentiellement par ce qu’ils ne sont pas, des demeures, des résidences, des endroits où l’on reste ; ce sont ces gares, ces aéroports, échangeurs autoroutiers, interstices, véhicules, chambres d’hôtels, aires de repos… Ces paysages sans rencontre qu’un voyageur sans nom traverse dans l’instant ; ces lieux vectoriels tendus vers un ailleurs et qui semblent avoir fait le choix du chronos plutôt que celui du topos. Identité en transit.
« On ne vit pas dans un espace neutre et blanc, disait Michel Foucault. On ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé avec des zones claires et sombres, des différences de niveaux, des marches d’escaliers, des creux, des bosses, des régions dures et d’autres friables, pénétrables, poreuses . » Et c’est dans cette multitude de niveaux qu’opère l’œuvre de Kristina Solomoukha, dans des zones d’accélération ou de rétention qui sont aujourd’hui devenues les signes substantiels de la société du flux ininterrompu. L’artiste explore avec curiosité les lieux de la dissémination, elle saisit les trajectoires, emprunte leurs formes, redessine leur usage. Son œuvre nourrit une topologie de ces « espaces absolument autres ».
Dans sa production, les pylônes électriques qui jalonnent quelques zones intermédiaires deviennent parfois motifs de papiers peints et composent un paysage profond (Road Movie, 2004 ; Papier peint, 2005), les automobiles, pare-chocs contre pare-chocs, orchestrent une chorégraphie le temps d’une animation (Embouteillage, 2005) et les chambres d’hôtels s’exhibent comme autant d’étapes possibles (Subjonctif Hôtel, 2005). L’échangeur autoroutier est un autre des sujets privilégiés de l’artiste. Ces structures, que l’écrivain J.G. Ballard décrivait dès 1971 comme « des sculptures cinétiques d’une grâce et d’une beauté considérables » (« sans doute les monuments les plus importants de notre civilisation urbaine »), se font les modèles atypiques d’une peinture paysagiste. Dans les aquarelles de Kristina Solomoukha, l’architecture pesante des rampes de béton s’étire et se noue avec la délicatesse de motifs ornementaux. Les courbes de trajectoires deviennent dangereusement fragiles, leur force centripète capture le regard et invite invariablement à l’exil du voyage perpétuel. Sans destination. Hypothèse hypnotique.
Pour Geography of Nowhere, ces nébuleuses de circulation accélérée, d’ordinaire reproduites à partir d’images trouvées sur l’Internet ou dans divers ouvrages, sont pour la première fois filmées par l’artiste, depuis un hélicoptère en survol au-dessus de Sào Paulo. Kristina Solomoukha donne à voir directement l’impressionnante voracité de la mégapole brésilienne. Ses routes ne laissent aucune place à toute autre forme de paysage, elles saisissent le spectateur (comme l’usager) et l’entraînent des kilomètres durant le long d’un fleuve captif. La perspective écrasée laisse voir l’espace comme un organisme vivant, comme une métastase instable. Baignée dans les variations de lumière d’un couché de soleil.
Paradoxalement, les routes surpeuplées peuvent se donner à lire comme le signe d’une disparition, celle de la ville elle-même. En constante réactualisation, Sào Paulo laisse derrière elle tout projet de rénovation ou de réhabilitation, elle repousse ses limites périphériques toujours plus loin. Peu à peu, la mégapole se délite ; par endroits, elle devient non-lieu :« Pseudo-territoire, la Cité dernière fonctionne comme résidu ou plutôt comme la retombée essentielle de la révolution des transports, écrit Paul Virilio ; infrastructure de communication, l’habitat ne subsiste plus que comme banlieue de l’errance accélérée ; résumé et réminiscence, le lieu géographique n’est plus l’assise de l’expérience humaine mais un pôle à atteindre dans l’exercice de l’aller-retour . » Geography of Nowhere fait œuvre de ce déphasage.
La pièce devient le signe visible de cette conscience esthétique résignée, pacifique et positive qui traverse tout l’art de Kristina Solomoukha. Comme un programme. Créer avec ce qui est là, ici et maintenant. Faire art de ces espaces entre, se blottir dans les creux, construire sur les bosses, traverser les régions dures, pénétrer celles friables. Puisque l’on ne vit pas dans le rectangle d’une feuille de papier, devenir l’explorateur de cette étrange géographie sans repères orthonormés. Guillaume Mansart
Michel Foucault, dans Michel Foucault par lui-même, Arte France et BFC Productions.
J.G. Ballard, « L’avenir de l’automobile », in Drive, octobre 1971. Reproduit en français dans J. G. Ballard Millénaire mode d’emploi, Tristram, 2006.
Paul Virilio, L’horizon négatif, Galilée, 1984.
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